Into this night I wander

Lamentation absurde d'une âme mortelle

Samedi 7 Octobre 2006 à 22h14

Il n’y a plus que mes rêveries. Plus qu’elles qui me font tenir. Mes journées n’ont aucun sens, ne sont qu’une perpétuelle fuite en avant, des espérances toujours déçues, l’incapacité de vivre le moindre instant comme un instant, indépendamment du passé et de l’avenir…Seul le soir, tard, avant de m’endormir, quand la conscience s’assoupit, entre la vie et la mort, entre l’en-soi et le pour-soi, que je trouve un peu de repos, un peu de sérénité…

Je ne comprends pas pourquoi on fait tout ça. On croit que ça ira mieux. On repense à des moments où c’était tellement bien alors que lorsqu’on les vivait on ne les vivait pas vraiment, on était toujours dans le passé et l’avenir. C’est effrayant de penser que le présent n’existe pas. Quitte à penser à l’avenir, autant rêver, même à des choses impossibles, puisque cela revient au même…

J’ai peur parce que je suis seule. Les problèmes existentiels sont des problèmes que l’on affronte désespérément seul, qu’aucune sagesse ne peut résoudre…La condition humaine. C’est terrible d’avoir l’impression que tout le monde cherche à y échapper, tout le monde cherche à croire qu’il vit dans le présent…Tout le monde espère tant. Pour rien.

J’ai peur par moments, le soir, quand je me mets à penser à tout ça. J’ai peur parce que je me rends compte qu’à tout moment je pourrais basculer dans le désespoir le plus profond. Mais le matin je me lève et j’oublie. Je pense à mon petit déjeuner, à ma douche, à prendre mes affaires, au cours que je vais avoir. Je marche, j’attends que le bonhomme passe au vert pour pouvoir traverser, je croise des personnes, non, des ombres, des en-soi puisque je ne suis pas sûre qu’ils pensent vraiment…Et je fais semblant que j’y crois à tout ça, que tout ça a un sens. Toute cette mécanisation. Ce chemin que je prends chaque matin. Ces cours d’histoire, de littérature…Même de philosophie. Je crois pouvoir y déceler une vérité et je crois que ça donnera un sens. Je crois pouvoir trouver un sens. Faiblesse. Pourquoi suis-je incapable d’accepter que tout est absurde ? Si la vie est absurde, pourquoi la vivre, mais pourquoi donc souffrir autant pour rien ? Pourquoi tous ces désirs ridicules, pourquoi parler aux autres, pourquoi faire des efforts ? Parfois j’aimerais rester tout le temps seule, ne plus avoir à parler à personne parce que les autres m’illusionnent. Je m’adapte à leur façon de penser mais je me rends compte que ce qu’ils pensent est illusoire.

Pourquoi faire des études ? Pourquoi aller à HIV ? Pourquoi travailler sans cesse ? Pourquoi traduire un poème espagnol du 12ème siècle dont je me contrefiche ? Pourquoi apprendre ? Pourquoi vivre ? Ca me rend malade de me dire que je continuerai à me poser ces questions toute ma foutue existence, en vain. Mais ne pas se les poser, renoncer, c’est un suicide spirituel. Et j’ai pas envie de vivre comme une mangouste ou un chat, parce que je ne peux pas m’empêcher de penser, parce que je ne peux pas supprimer ma conscience de moi, parce que personne ne le peut, qu’on se l’avoue ou non.

La dernière fois, j’ai eu une discussion étrange avec Nico. Je ne sais pas comment on en est arrivé à ce sujet, mais j’ai fini par lui demander pourquoi il vivait, pourquoi il se levait chaque matin, ce qu’il attendait de la vie. Il a tourné en rond, j’ai usé d’ironie socratique et finalement il en est arrivé à la conclusion qu’il vivait dans l’espoir de tomber dans le coma. Pourquoi dans le coma ? Parce qu’il dit que c’est un état où on ne pense plus du tout (car quand on dort, on rêve et il dit que, dans le coma, on ne rêve plus – je n’en suis pas sûre d’ailleurs, mais peu importe) mais où on vit encore, matériellement parlant. Je lui ai demandé pourquoi ne pas mourir alors, puisque si c’est juste pour être un corps, ça n’a aucun intérêt, mais il a dit que c’était une question de dignité (je n’ai pas trop compris ce qu’il voulait dire par là ; un cadavre c’est indigne ?). Je crois plutôt, en y repensant, que c’est par peur d’être d’un côté ou de l’autre, d’être vivant ou d’être mort ; être entre les deux, avoir la possibilité de se réveiller. Etre mort mais pouvoir ressusciter. Mais à quoi bon avoir la possibilité de ressusciter puisque ne plus penser est le but de son existence ? Ca m’a fait vraiment fait une impression étrange que Nico me dise ça. Je veux dire, de la part d’un garçon assez optimiste, terre à terre, pas vraiment du genre à se poser des questions de cet ordre, sa réponse m’a vraiment étonnée. Je me serais plus attendue à une réponse du style : « Je vis parce qu’il y a des bons moments etc…» ou «Je vis pour accomplir quelque chose de bien». Enfin, j’aurais pu encore tenter de le mettre en situation d’aporie à un moment ou à un autre, ça m’a étonnée qu’il en vienne naturellement à cette «solution». Et je trouve ça vraiment inquiétant. Parce que ça veut dire qu’on est vraiment tous désespérés dans le fond, sans se l’avouer, et que ce n’est pas juste moi, que je ne suis pas malade, que ce n’est pas de la lucidité de dépressive ou une crise de mon petit ego torturé. Non, on est bien tous au même stade.

Marianne a fait une TS pour son copain, parce qu'il l'a laissée tomber et qu'elle dit ne pas pouvoir vivre sans lui. Pour moi, il y a des bonnes et de mauvaises raisons de se suicider, même si c’est stupide. Et j’ai été déçue de son comportement. Je me suis demandé ce que j’aurais ressenti si sa tentative avait abouti…Je pense que j’aurais été très triste, au début, que j’aurais été très en colère aussi, mais qu’après, en y réfléchissant, je n’aurais pas déploré sa disparition parce que, d’une certaine façon, je me serais dit que c’était sans doute mieux pour elle. Je pense à ma grand-mère maternelle des fois, ces temps-ci ; c’est étrange, elle n’est plus là et le monde continue. Elle ne perçoit plus le monde, le monde existe en dehors de sa conscience. Je ne peux pas imaginer un monde en dehors de ma conscience ; je veux dire, je peux me le dire mais je ne peux pas vraiment l’intérioriser, prendre conscience de ce que ça signifie. Rien ne se passe si je ne le sais pas, phénoménologiquement parlant.

C’est bizarre comme j’aime beaucoup Marianne quand je ne la vois pas ou qu’elle dort. Pareil pour Nico. Pareil pour tout le monde. Pareil pour moi-même.

Je crois qu’un jour je vais me réveiller et je serai folle. Je me croirai tout à fait normale, je ne saurai pas que je suis folle, mais si les gens savaient ce que je pensais ils m’emmèneraient tout de suite à l’HP. Peut-être bien que ce jour est déjà arrivé. Ou peut-être qu’il n’arrivera jamais parce que ce n’est pas de la folie que je me rapproche mais de la lucidité.

Soleil Couchant

Le soleil s'est couché ce soir dans les nuées.
Demain viendra l'orage, et le soir, et la nuit;
Puis l'aube et ses clartés de vapeurs obstruées;
Puis les nuits, puis les jours, pas du temps qui s'enfuit !

Tous ces jours passeront; ils passeront en foule
Sur la face des mers, sur la face des monts,
Sur les fleuves d'argent, sur les forêts où roule
Comme un hymne confus des morts que nous aimons.

Et la face des eaux, et le front des montagnes,
Ridés et non vieillis, et les bois toujours verts
S'iront rajeunissant; le fleuve des campagnes
Prendra sans cesse aux monts le flot qu'il donne aux mers.

Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tête,
Je passe, et, refroidi sous ce soleil joyeux,
Je m'en irai bientôt, au milieu de la fête,
Sans que rien ne manque au monde, immense et radieux !

Victor Hugo

Si seulement je pensais au moins que le monde était immense et radieux…Si seulement je ne pensais pas que tout manque au monde…

Peut-être qu’un jour mes rêveries me lasseront. Peut-être qu’un jour je n’aurai même plus la force de rêver.

On pense communément que les gens les plus heureux sont les gens qui se contentent de ce qu’ils ont. Mais peut-être que les plus heureux ne sont pas ceux qui se contentent de ce qu’ils ont, mais ceux qui rêvent ce qu’ils n’ont pas. Peut-être que la véritable vie est dans les songes. La vie est un songe dont la mort est le réveil dixit Shakespeare, suivi de Schopenhauer. Peut-être bien. Peut-être bien aussi que la vie est un songe et que la mort n’est que la fin d’un songe.

J’aime bien écrire parce que j’ai l’impression que ça donne de l’importance à ce que je pense, que toutes mes pensées ne sont pas que des délires de ma conscience dans ma conscience pour ma conscience mais qu’elles ont quelque chose de réel parce qu’elles sont écrites, parce que c’est matériel, parce que c’est de l’objectif, c’est quelque chose de perceptible. Ca me rassure parce que l’idéel ne semble pas réel, même s’il est peut-être plus réel que le matériel.

Est-ce de la masturbation cérébrale ce que je fais ? Et est-ce plus critiquable que la masturbation sexuelle ? Après tout, c’est la même chose : tu prends ton pied pendant et après tu te sens vidé de tout, tu te sens presque comme mort. Toute cette excitation, cette attente de cet éclair soudain…Pour rien. Parce que, finalement, ça n’a rien changé.

Georges Perros a dit que le désespoir c’était quand l’intelligence prenait la souffrance à son compte et il a eu un éclair de génie quand il a dit ça. J’aimerais bien lire son œuvre, un jour, si j’ai le temps, la patience, le courage…

Orwell a dit : « La vie procure à la plupart des gens une dose raisonnable de joie et de plaisirs, mais au total, elle est souffrance et seuls les très jeunes ou les très fous peuvent s’imaginer autre chose».

C’est dingue comme on peut nous proposer des solutions qui paraissent miraculeuses, si elles sont bien exprimées, alors qu’on se rend vite compte que c’est bien dérisoire. Je me souviens, il y a quelques années, j’avais trouvé un site étrange qui proposait de calmer les angoisses et les souffrances par des exercices qui, aujourd’hui je m’en rends compte, avaient la même finalité que le yoga, c’est-à-dire cesser de penser. Je m’en souviens vaguement mais je me souviens qu’il fallait fixer un point et inspirer longuement pour récupérer son énergie ou un délire de ce genre. Et sur le coup, en lisant ce qu’ils expliquaient avec conviction, j’avais l’impression que c’était efficace, que j’allais être plus heureuse en appliquant cette méthode…Encore une naïveté.